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8 min de lecture Leadership

#57 - Le jour où mon titre de GM ne valait plus rien

Et si redevenir débutant était l’un des meilleurs exercices de leadership ?

Le jour où je suis redevenue débutante

Cette semaine, on va parler de quelque chose que l’on perd parfois sans même s’en rendre compte à mesure que l’on progresse dans sa carrière : le droit d’être débutant.

Au programme :


🎩 Mot du Croco

Il y a trois ans, j’étais directrice générale et stagiaire dans le même hôtel.

GM une partie de la journée.

Apprentie pâtissière l’autre.

J’avais toujours rêvé de passer mon CAP pâtisserie. Mais je n’étais jamais allée au bout : il aurait fallu tout arrêter pour faire un stage.

Et quand on dirige un hôtel, « tout arrêter » n’est pas exactement une option.

Puis mon équipe pâtisserie m’a lancé un :

« Cap ou pas cap ? »

J’ai dit cap.

J’ai donc passé mon CAP en candidat libre et fait mon stage… dans mon propre hôtel.

Le week-end, je profitais du brunch pour m’entraîner.

C’est d’ailleurs comme ça qu’un matin, j’ai réussi à inverser le sel et le sucre dans mes choux.

Heureusement, quelqu’un les a goûtés avant qu’ils arrivent sur le buffet.

Il existe des erreurs managériales qu’on peut camoufler derrière un joli PowerPoint.

Un chou salé, beaucoup moins.

Mais ce CAP allait surtout me rappeler quelque chose que j’avais presque oublié en devenant dirigeante.

Le plaisir extraordinaire…

de ne plus être celle qui sait.


🕯 La Scène

Quelques semaines plus tard, me voilà assise dans une salle d’examen à Créteil.

Autour de moi, beaucoup d’ados, quelques adultes.

Et parmi les candidats… mon propre apprenti.

Je regarde la salle et une pensée me traverse :

« Là, tu es allée trop loin. »

Je ne me sens pas vraiment à ma place.

Et en même temps, je suis fascinée d’être là.

À cet instant, personne ne sait que je suis directrice générale d’un hôtel.

Et surtout, tout le monde s’en fiche.

Ici, mon titre ne vaut rien.

Il y a un sujet.

Un chronomètre.

Et ce que je suis capable de faire de mes mains.

Lors de l’une des épreuves pratiques, je découvre qu’il faut réaliser un roulé framboise.

Problème : je ne sais même pas exactement ce qu’on attend de moi.

Je réfléchis.

Je pense au pain aux raisins, à la technique, au geste.

OK. Je vois.

Je me lance.

Puis arrivent les framboises.

À l’hôtel, j’ai toujours travaillé avec des fruits frais.

À l’examen, elles sont congelées.

Ce que je n’avais pas anticipé, c’est qu’elles allaient dégorger.

De l’eau.

Beaucoup trop d’eau.

Et en pâtisserie, contrairement à certaines réunions, on ne peut pas expliquer pendant vingt minutes pourquoi le résultat n’est pas exactement celui attendu.

Le gâteau est devant vous.

Il parle tout seul.

Cette première épreuve est compliquée.

La deuxième se passe beaucoup mieux : un entremets, des glands, une plaque en chocolat…

Je retrouve mes gestes.

Je prends confiance.

Mais le plus improbable dans tout ça arrive quelques heures plus tard.

Parce que dans cette même école où je viens de passer une épreuve de CAP…

j’ai rendez-vous l’après-midi pour les portes ouvertes.

Cette fois, je ne viens plus comme candidate.

Je viens comme GM.

Pour recruter des apprentis.

Même bâtiment.

Même journée.

Le matin, j’essayais de prouver que je savais faire.

L’après-midi, j’étais celle qui recrutait ceux qui allait apprendre.

Je crois que je n’avais jamais changé aussi vite de côté de la table.


🧠 Backstage

Ce que je n’avais pas anticipé en passant ce CAP, c’est ce qui allait se passer avec mes équipes.

Je pensais apprendre la pâtisserie.

J’ai appris autre chose sur le management.

Je me souviens de mon chef en train de m’expliquer sa technique pour réussir une pâte à choux.

Il était fier de me montrer.

Fier que je m’intéresse vraiment à son métier.

Et moi, j’étais là pour apprendre.

Pas pour contrôler.

Pas pour donner mon avis.

Pas pour expliquer comment faire mieux.

Juste pour apprendre.

Plus les jours passaient en cuisine, plus quelque chose changeait entre nous.

On me taquinait davantage.

On osait plus facilement me dire ce qui allait.

Et surtout ce qui n’allait pas.

J’ai senti un respect incroyable de la part des chefs et des équipes.

Pas le respect que donne un titre sur un organigramme.

Un autre.

Celui qui naît quand quelqu’un comprend que vous vous intéressez suffisamment à son métier pour accepter d’être mauvais devant lui.

Et je crois que j’avais oublié à quel point ça faisait du bien.

Parce que lorsqu’on devient GM, on change progressivement de rôle.

On doit rassurer.

Être solide.

Avoir une réponse quand les autres n’en ont pas.

Prendre une décision quand personne ne veut la prendre.

Gérer un problème humain le matin, un budget à midi, une stratégie l’après-midi et parfois un licenciement entre les deux.

On prend sa casquette de GM.

Et on finit parfois par oublier qu’on a le droit de l’enlever.

En cuisine, je pouvais l’enlever.

Je pouvais faire la plonge.

Rater.

Demander au chef de me remontrer.

Essayer encore.

Passer d’un chocolat mal maîtrisé à quelque chose dont j’étais fière.

C’était simple.

Et ça m’a fait un bien fou.

Parce qu’un poste de direction vous apprend à être celui qui rassure.

Mais il peut aussi, doucement, vous faire perdre quelque chose de précieux :

le droit d’être débutant.


🛠 Le signal de la semaine

Il y a quelque chose d’assez amusant.

Trois ans après mon CAP, une recherche publiée en août 2026 dans l’Academy of Management Journal vient mettre des mots sur une partie de ce que j’ai ressenti.

La chercheuse Ting Zhang, de Harvard, s’est intéressée à ce qu’elle appelle le “beginner’s mind” : la capacité d’un expert à se reconnecter à celui ou celle qu’il était lorsqu’il débutait.

Pourquoi est-ce important ?

Parce que l’expertise a un effet secondaire assez pervers.

À force de savoir, on oublie ce que c’était de ne pas savoir.

On donne des explications qui nous semblent évidentes.

On saute des étapes.

On utilise des mots que l’autre ne maîtrise pas encore.

Et parfois, on finit même par confondre :

« Je te l’ai expliqué »

avec :

« Tu l’as compris. »

La recherche montre justement que lorsqu’un expert se reconnecte à sa propre expérience de débutant, il est capable de donner des conseils plus concrets, que les novices jugent plus utiles et qu’ils ont davantage envie de suivre.

Et ça pose une question intéressante pour nos hôtels.

À quand remonte la dernière fois où vous avez essayé de faire ce que vous demandez chaque jour à vos équipes ?

Faire une chambre.

Prendre une commande.

Répondre à un client mécontent.

Préparer un petit-déjeuner.

Faire une clôture.

Porter trois assiettes sans avoir l’air de jouer votre vie.

Pas pour contrôler.

Pas pour faire un audit déguisé.

Pour réapprendre.

Parce qu’à force de devenir expert de son métier, on peut finir par oublier ce que ce métier exige de ceux qui sont encore en train de l’apprendre.

Et peut-être que l’un des meilleurs moyens de mieux manager un débutant…

c’est de se souvenir de celui qu’on a été.


🐊 Croco Bite

« Plus vous devenez expert, plus vous devez protéger le débutant qui est en vous. »


📚 Pour aller plus loin

Range : Pourquoi les généralistes triomphent dans un monde de spécialistes — David Epstein

Nous avons tendance à regarder une carrière comme une ligne droite.

Se spécialiser. Progresser. Monter. Devenir expert.

David Epstein défend une autre idée : explorer plusieurs disciplines, expérimenter et emprunter des chemins qui semblent parfois être des détours peut devenir une force.

Mon CAP pâtisserie n’était pas nécessaire pour devenir une meilleure GM.

Et pourtant…

il m’a appris des choses sur mes équipes, sur le leadership et sur moi-même qu’aucune fiche de poste ne m’aurait enseignées.

Alors peut-être que la prochaine étape de votre carrière n’est pas forcément au-dessus de vous.

Elle est peut-être juste…

un peu à côté.


🔐 La Clé : Le rituel du débutant

Cette semaine, je ne vais pas vous proposer une nouvelle méthode de management.

Je vais vous proposer de faire quelque chose que les managers font rarement :

redevenir mauvais.

Choisissez un métier de votre hôtel que vous ne maîtrisez pas.

Housekeeping. Réception. Cuisine. Petit-déjeuner. Technique. Réservations.

Puis bloquez deux heures dans votre agenda.

Pas pour observer.

Pas pour auditer.

Pas pour chercher ce qui pourrait être amélioré.

Pour apprendre.

Demandez à quelqu’un de votre équipe de devenir votre professeur pendant deux heures.

Et imposez-vous trois règles :

1. Ne donnez aucun conseil.
Même si vous voyez quelque chose que vous feriez différemment. Aujourd’hui, vous n’êtes pas là pour manager.

2. Posez les questions que vous n’osez plus poser.
« Pourquoi tu fais comme ça ? »
« Qu’est-ce qui est difficile ici ? »
« Qu’est-ce que je ne comprends pas de ton métier ? »

3. Faites vraiment le travail.
Ne regardez pas quelqu’un faire une chambre : faites-la.
Ne regardez pas le service : prenez les commandes.
Ne visitez pas la plonge : mettez les mains dedans.

Puis, à la fin des deux heures, prenez dix minutes seul et répondez à trois questions :

Qu’est-ce qui était plus difficile que je ne l’imaginais ?

Qu’est-ce que mon équipe sait que je ne sais pas ?

Qu’est-ce que je vais changer dans ma manière de manager après avoir vécu ça ?

Et surtout, remerciez la personne qui vous a appris.

Pas comme son manager.

Comme son élève.

Parce qu’il se pourrait que ces deux heures vous apprennent davantage sur votre hôtel qu’un mois de reporting.

Et si vous dirigez déjà une équipe, ajoutez ce rendez-vous à votre agenda une fois par trimestre.

Appelez-le simplement :

« Mes deux heures de débutant. »

Conclusion

Quelques semaines plus tard, les résultats sont tombés. J’étais chez moi, je crois, lorsque j’ai appris que j’avais obtenu mon CAP pâtisserie.

Ce que j’ai ressenti à ce moment-là n’était pas vraiment de la fierté. C’était plutôt une immense reconnaissance pour le travail accompli, pour toutes ces heures passées à réviser seule devant des vidéos, pour les week-ends à m’entraîner, pour les ratés, les framboises qui rendent de l’eau, les choux salés… et surtout pour avoir eu la volonté de ne rien lâcher.

Mais avec le recul, je crois que ce CAP m’a offert quelque chose d’encore plus précieux : il m’a fait redécouvrir une sensation que j’avais presque oubliée en devenant dirigeante.

Celle du 360°.

Le plaisir de commencer quelque chose de zéro, de le fabriquer de ses propres mains, de se tromper, de recommencer, de progresser et, quelques heures plus tard, de pouvoir regarder le résultat devant soi.

Quand on dirige un hôtel, cette sensation devient rare. Notre travail n’est presque jamais vraiment terminé. Un problème en remplace un autre, une décision en entraîne une nouvelle, un budget à peine bouclé laisse déjà place au suivant. On travaille sur des équipes, des organisations, des stratégies, des situations humaines dont les résultats mettent parfois des semaines, des mois ou même des années à apparaître.

En pâtisserie, c’est différent.

Quelques heures plus tôt, il n’y avait rien. Puis, à partir de farine, de beurre, de sucre, de chocolat et de quelques gestes que l’on apprend à maîtriser, quelque chose existe.

On peut le regarder. On peut le toucher. On peut le goûter.

C’est beau, c’est bon ou c’est parfois complètement raté je peux désormais témoigner qu’un chou salé entre parfaitement dans cette dernière catégorie mais le résultat est là.

Et j’avais oublié à quel point cette sensation pouvait être satisfaisante.

Trois ans plus tard, je ne crois donc pas que la chose la plus importante que mon CAP m’ait apprise soit de réussir une pâte à choux. Il m’a rappelé le plaisir d’apprendre quelque chose sans autre objectif que celui de progresser, le plaisir de faire de mes propres mains et, peut-être surtout, le plaisir de ne pas toujours avoir besoin d’être celle qui sait.

Alors j’aimerais vous laisser avec une question.

À quand remonte la dernière fois où vous avez été vraiment débutant à quelque chose ?

Pas pour ajouter une ligne à votre CV. Pas pour préparer votre prochaine promotion. Simplement parce que vous aviez envie d’apprendre quelque chose que vous ne saviez pas faire.

Répondez-moi à cet email. J’aimerais vraiment savoir ce que vous choisiriez si, pendant quelques heures, vous acceptiez de retirer votre casquette d’expert pour redevenir élève.

Et si, en lisant cette newsletter, vous avez pensé à un manager qui aurait lui aussi besoin d’enlever sa casquette de chef pendant deux heures, transférez-la-lui.

Qui sait, il finira peut-être à la plonge.

Et ça pourrait lui faire un bien fou.

A la semaine prochaine,

Laurie & Le Croco🐊